Il se trouve qu'on passe la semaine entre hommes. C'est les vacances pour lui et donc, merci petit Jésus, c'est les vacances pour moi. La
maman est en voyage d'affaires à Barcelone. On est moderne ou on ne l'est pas.
Un programme était prévu mais une virose infantile s'est invitée, histoire de nous faire mieux profiter de cette intimité masculine. Me voilà pour une semaine claquemuré avec mon fils de 7 ans et demi. J'ai précisément 5 fois son âge, on l'a calculé ensemble pendant le repas.
Pendant le repas justement, on a beaucoup parlé. Après trois jours passés tout le temps ensemble, la coquille du quotidien s'est effacée et à deux jours de la fin de ce vis-à-vis térébrant, l'enveloppe habituelle ose laisser nue la pure relation qui peut unir un père à son fils.
Qui peut parce que n'est pas père qui veut.
Ni qui peut, du reste.
7 ans et demi, c'est un bon âge. C'est celui du plus-mais-pas-encore.
Alors tout naturellement, après lui avoir expliqué le complexe d'Oedipe en citant Freud évidemment -il venait de me demander ce que c'est une drogue et j'avais dû passer par les médicaments pour en arriver à mes fins éducatives ("la drogue, c'est un médicament pour des gens qui ne sont pas malades mais qui vont le devenir s'ils en abusent"), tout naturellement, donc, après Freud pour lui expliquer une ènième fois qu'on est pas copains et qu'il se déscotche un peu de mon barycentre, je me suis mis à lui parler de moi et plus particulièrement de mon extraction.
Je pense que ce genre de moments est vital comme il l'est pour une graine quand on la plante : ça n'arrive qu'une fois et on n'a pas intérêt à se louper.
Je dois dire que le plus-mais-pas-encore à mes côtés m'a semblé offrir, dans ce contexte finalement fortuit, le terreau idéal.
Comme lorsqu'on a sauté de trop haut sans se blesser, le secret réside souvent dans la spontanéité. J'ai parlé à mon fils de son papa tel qu'il était enfant. Au cirque, on pourrait comparer ça à du trapèze.
Il a d'abord voulu connaître l'histoire de Grand'Mère. Je me souviens de lui avoir parlé d'elle quand elle avait son âge. En 1919.
Sa vie, elle me l'a apprise durant les siestes qui s'imposaient encore dans les années soixante-dix. Les écrans d'aujourd'hui ont aussi du bon.
De Grand'Mère, je suis passé à ses fils, mes oncles et ma mère. La guerre, l'après-guerre. Soixante-huit. Mitterand. Mon père. Son père. Les morts que j'ai connus. Pas tant que ça, en fin de compte. J'ai finalement croisé plus de morts inconnus en courant sur la Prom' que de proches dans mon chemin d'homme.
J'ai alors parlé de Jean. Mon oncle Jean, qui était si brillant, qui avait passé les deux baccalauréats à 18 ans mais que sa pauvreté avait fait prendre le large jusqu'à la Martinique. Où il s'était marié et avait eu deux enfants, mes cousins. Que mon fils ne connaît pas.
O., il n'en avait jamais entendu parlé.
C'était logique, il est mort.
Sans casque, en moto. Dans une de ces courses illicites qu'on dénonce encore très timidement. En 2008.
J'ai parlé d'O. et de V., sa soeur, elle qui a perdu son frère et son père en l'espace d'un an. On a essayé de l'appeler, je voulais que ce soit mon fils qui parle, elle aurait été étonnée. Mais elle n'était pas là. Sans doute au travail. Il y a 6 heures de décalage avec là-bas.
Je me suis souvenu qu'à l'âge de mon fils, j'ai passé un mois chez mon oncle Jean. C'était un artiste. Dans la terminologie familiale, artiste, c'est placé sous l'aile de Dieu. Auquel personne ne croit mais qu'on respecte quand même, pour l'idée plus que pour le principe.
Irrésistiblement, j'étais le second à me lever, aux aurores. Sur la véranda, sous les tropiques, avant que le reste de la maisonnée se réveille, le garçonnet que j'étais avait l'insigne honneur d'un tête à tête avec ce Jean qui avait tout quitté et bâti à 8000 km de là. Il nourrissait ses chiens et s'occupait du poulailler tout en me parlant. Le soleil se levait.
In petto, même avant sa mort, j'ai toujours pensé être dépositaire d'un peu de la personnalité de Jean. Quand il s'est tué, cette conviction s'est enfouie profondément.
Jusqu'à ce soir, quand j'ai parlé de lui à mon fils qui ne l'a pas connu. Une majorité d'années sépare leurs passages sur terre mais il a aperçu Jean à travers mes mots.
Je n'ai pas pu taire un grand secret que je crois aussi fort qu'on peut le croire : ceux qui meurent restent en nous pour toujours, tels quels, comme si la dernière fois n'était jamais la dernière.
Jean était complètement là tel que dans mes yeux d'enfant, ce soir. Quand je l'ai vu ainsi au milieu de nous, j'ai dit à mon fils que maintenant, Jean existait aussi en lui.
Il m'a dit non.
Mais il avait les larmes aux yeux.
Un programme était prévu mais une virose infantile s'est invitée, histoire de nous faire mieux profiter de cette intimité masculine. Me voilà pour une semaine claquemuré avec mon fils de 7 ans et demi. J'ai précisément 5 fois son âge, on l'a calculé ensemble pendant le repas.
Pendant le repas justement, on a beaucoup parlé. Après trois jours passés tout le temps ensemble, la coquille du quotidien s'est effacée et à deux jours de la fin de ce vis-à-vis térébrant, l'enveloppe habituelle ose laisser nue la pure relation qui peut unir un père à son fils.
Qui peut parce que n'est pas père qui veut.
Ni qui peut, du reste.
7 ans et demi, c'est un bon âge. C'est celui du plus-mais-pas-encore.
Alors tout naturellement, après lui avoir expliqué le complexe d'Oedipe en citant Freud évidemment -il venait de me demander ce que c'est une drogue et j'avais dû passer par les médicaments pour en arriver à mes fins éducatives ("la drogue, c'est un médicament pour des gens qui ne sont pas malades mais qui vont le devenir s'ils en abusent"), tout naturellement, donc, après Freud pour lui expliquer une ènième fois qu'on est pas copains et qu'il se déscotche un peu de mon barycentre, je me suis mis à lui parler de moi et plus particulièrement de mon extraction.
Je pense que ce genre de moments est vital comme il l'est pour une graine quand on la plante : ça n'arrive qu'une fois et on n'a pas intérêt à se louper.
Je dois dire que le plus-mais-pas-encore à mes côtés m'a semblé offrir, dans ce contexte finalement fortuit, le terreau idéal.
Comme lorsqu'on a sauté de trop haut sans se blesser, le secret réside souvent dans la spontanéité. J'ai parlé à mon fils de son papa tel qu'il était enfant. Au cirque, on pourrait comparer ça à du trapèze.
Il a d'abord voulu connaître l'histoire de Grand'Mère. Je me souviens de lui avoir parlé d'elle quand elle avait son âge. En 1919.
Sa vie, elle me l'a apprise durant les siestes qui s'imposaient encore dans les années soixante-dix. Les écrans d'aujourd'hui ont aussi du bon.
De Grand'Mère, je suis passé à ses fils, mes oncles et ma mère. La guerre, l'après-guerre. Soixante-huit. Mitterand. Mon père. Son père. Les morts que j'ai connus. Pas tant que ça, en fin de compte. J'ai finalement croisé plus de morts inconnus en courant sur la Prom' que de proches dans mon chemin d'homme.
J'ai alors parlé de Jean. Mon oncle Jean, qui était si brillant, qui avait passé les deux baccalauréats à 18 ans mais que sa pauvreté avait fait prendre le large jusqu'à la Martinique. Où il s'était marié et avait eu deux enfants, mes cousins. Que mon fils ne connaît pas.
O., il n'en avait jamais entendu parlé.
C'était logique, il est mort.
Sans casque, en moto. Dans une de ces courses illicites qu'on dénonce encore très timidement. En 2008.
J'ai parlé d'O. et de V., sa soeur, elle qui a perdu son frère et son père en l'espace d'un an. On a essayé de l'appeler, je voulais que ce soit mon fils qui parle, elle aurait été étonnée. Mais elle n'était pas là. Sans doute au travail. Il y a 6 heures de décalage avec là-bas.
Je me suis souvenu qu'à l'âge de mon fils, j'ai passé un mois chez mon oncle Jean. C'était un artiste. Dans la terminologie familiale, artiste, c'est placé sous l'aile de Dieu. Auquel personne ne croit mais qu'on respecte quand même, pour l'idée plus que pour le principe.
Irrésistiblement, j'étais le second à me lever, aux aurores. Sur la véranda, sous les tropiques, avant que le reste de la maisonnée se réveille, le garçonnet que j'étais avait l'insigne honneur d'un tête à tête avec ce Jean qui avait tout quitté et bâti à 8000 km de là. Il nourrissait ses chiens et s'occupait du poulailler tout en me parlant. Le soleil se levait.
In petto, même avant sa mort, j'ai toujours pensé être dépositaire d'un peu de la personnalité de Jean. Quand il s'est tué, cette conviction s'est enfouie profondément.
Jusqu'à ce soir, quand j'ai parlé de lui à mon fils qui ne l'a pas connu. Une majorité d'années sépare leurs passages sur terre mais il a aperçu Jean à travers mes mots.
Je n'ai pas pu taire un grand secret que je crois aussi fort qu'on peut le croire : ceux qui meurent restent en nous pour toujours, tels quels, comme si la dernière fois n'était jamais la dernière.
Jean était complètement là tel que dans mes yeux d'enfant, ce soir. Quand je l'ai vu ainsi au milieu de nous, j'ai dit à mon fils que maintenant, Jean existait aussi en lui.
Il m'a dit non.
Mais il avait les larmes aux yeux.
par LChe
publié dans :
Perceault et Lanceval
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