... plein de morgue
Rentré d'Abéché juste avant les arrestations, un médecin décrit l'action de L'Arche de Zoépar Yves Eudes
pour le Monde dans son édition du 03/11/2007
Pendant deux mois, une quinzaine de médecins, d'infirmières et de pompiers secouristes français se sont relayés pour soigner les enfants regroupés dans le camp de L'Arche de Zoé à Abéché, dans l'est du Tchad. Parmi eux, Dominique Gladin, médecin urgentiste à l'hôpital d'Argenteuil, s'est occupé du petit dispensaire entre le 3 et le 20 octobre, dans le cadre d'une action humanitaire bénévole. Il l'a échappé belle : "Il était prévu que j'accompagne les enfants dans l'avion qui les transporterait en France. L'opération a pris du retard, et je suis rentré seul car je devais reprendre mon travail à Argenteuil. Si l'équipe avait tenu son planning, je serais en prison au Tchad en ce moment", dit-il.Au début, tout semblait simple. Au cours de l'été, le docteur Gladin entend des amis médecins parler d'une mission de courte durée au Tchad et se porte volontaire : "La proposition venait de collègues sérieux. En plus, les pompiers d'Argenteuil, avec qui je travaille régulièrement, connaissaient l'association et la soutenaient."
Le docteur Gladin est persuadé d'avoir fait du bon travail : "Les médias disent que les gamins sont en bonne santé, mais ils oublient de préciser que c'est grâce à nous : quand ils nous arrivaient, beaucoup étaient malades ; nous les avons soignés. A son arrivée, chaque enfant était ausculté, on lui posait un petit bracelet pour l'identifier, on constituait son dossier médical."
Le travail était épuisant, mais l'ambiance excellente : "Les habitants du voisinage nous connaissaient et nous appréciaient." L'équipe fréquentait également le contingent de l'armée française basé à Abéché : "Il y avait un poste de télé au mess des officiers ; nous sommes allés voir la demi-finale de la Coupe du monde de rugby. Eux aussi venaient chez nous, pour discuter ou boire un coup."
SITUATION INEXTRICABLE
Peu à peu, le docteur découvre le fonctionnement de l'équipe : "Nadia, l'infirmière, travaillait avec moi, elle faisait bien son boulot. "Doudou" (Dominique Aubry), le pompier de Narbonne, s'occupait de la logistique, il a été très efficace."
Eric Breteau, le chef, était constamment en déplacement, mais Dominique Gladin a discuté quelquefois avec lui, pendant le dîner : "J'ai tout de suite vu que c'était un fonceur, qu'il irait jusqu'au bout. Son charisme est évident ; il a une forte influence sur son entourage. En même temps, il est calme, chaleureux, et sait écouter les autres. Quand il m'a expliqué qu'il voulait emmener une centaine d'orphelins soudanais en France, je n'ai pas porté de jugement, ce n'est pas mon rôle. Je me suis simplement dit que ce serait très compliqué, mais que seul un type de cette trempe pourrait peut-être réussir un coup pareil."
Il remarque aussi le rôle essentiel joué par Emilie Lelouch, 30 ans, l'amie d'Eric Breteau : "Elle gérait l'antenne de l'association à Adré, près de la frontière avec le Soudan, à sept heures de piste d'Abéché. Elle était en contact direct avec les tribus et les responsables des camps qui lui amenaient des enfants. Tous les gamins transitaient par elle. Elle constituait un petit dossier pour chacun, avec son nom, le nom de l'adulte qui l'avait amené, sa situation familiale, son village d'origine, etc. Ce sont des documents précieux. J'espère qu'ils referont surface. Ils permettront d'éclaircir beaucoup de choses."
Avec le recul, il estime que L'Arche de Zoé essayait de travailler le plus sérieusement possible, mais que la situation sur le terrain était inextricable : "Parmi les enfants qui sont arrivés jusqu'à mon dispensaire, certains sont repartis après quelques jours. Apparemment, on s'était aperçu qu'ils n'étaient pas orphelins, et ils ont été rendus."
Difficile également de déterminer la nationalité de certaines communautés : "Entre le Tchad et le Soudan, il y a un no man's land, une longue bande de 30 kilomètres de large, qui est habitée. A quel pays appartiennent ces gens ?"
Aujourd'hui, en tant que médecin, il s'inquiète avant tout pour Jacques Wilmart, le pilote belge, âgé de 75 ans, ancien commandant de Boeing 747 pour la Sabena. Il pilotait le petit avion de sept places acheté par l'association pour transférer les enfants d'Adré vers Abéché : "C'est un vrai "pro", impeccable. C'est aussi un chic type. Il connaît bien l'Afrique, il était aux anges. Pour lui, c'était une dernière occasion de se rendre utile en faisant ce qu'il aimait."
carte de situation
d'Abéché au Tchad(source)
La guerre civile au Darfour est un conflit armé qui touche depuis 2003 la région du Darfour située à l'ouest du Soudan. Les origines du conflit sont anciennes — en fait dès le coup d'État de 1989 — et d'ordre politique, mais il s'agit surtout d'une lutte pour des ressources : eau, terres, pétrole, le tout sur fond de nettoyage ethnique.
Le conflit du Darfour a provoqué la plus importante crise humanitaire dans le monde aujourd’hui :
- plus de 200 000 morts, civils pour la plupart, victimes d’attaques mais aussi de famine et de maladie ;
- 1,85 million de déplacés ;
- 230 000 réfugiés au Tchad, principalement à l’est du pays (où le conflit commence à s’étendre avec des incursions Janjawids désormais fréquentes) et en République centrafricaine.Le Soudan sort à peine de la seconde Guerre civile soudanaise ; un conflit qui a duré une vingtaine d’années depuis 1983 entre les rebelles du sud et le gouvernement soudanais, et qui a déjà fait près de 2 millions de morts.
Au sujet de l'huile de pierre (*), on pouvait lire dans la presse suisse cette semaine :
La cotation de PetroChina à la Bourse de Shanghai – préparée par UBS – est particulièrement critiquée. Les instituts financiers rejettent les accusations.
Les ONG affirment que le gouvernement soudanais utilise plus de 70% des revenus pétroliers à des fins militaires. C'est pour cette raison qu'elles ont lancé un appel aux banques, afin qu'elles n'investissent plus dans des sociétés opérant dans ce secteur.
Mardi, les ONG Déclaration de Berne, Société pour les peuples menacés, Genocide Intervention Network et Bank Track ont pointé du doigt plusieurs banques suisses qui auraient investi environ six milliards de francs.
« Ces instituts font partie des principaux bailleurs de fonds des compagnies qui fournissent une grande partie des rentrées d'argent du régime de Khartoum », déclare Andreas Missbach, de la Déclaration de Berne. « Dans le domaine environnemental, les banques commencent à se rendre compte qu'elles sont coresponsables de ce que font leurs clients. Mais ce n'est pas le cas en ce qui concerne les droits humains; elles essaient même d'éviter la discussion », dénonce-t-il encore.
Le cas PetroChina
Les ONG critiquent en particulier l'implication d'UBS dans la prochaine entrée en bourse de la compagnie PetroChina –une opération estimée à 5,9 milliards de dollars. Or cette société appartient à la Chinese National Petroleum Corporation (CNPC), l'une des principales sociétés en affaires avec le gouvernement soudanais. Le son de cloche est différent du côté d'UBS. Selon la plus grande banque suisse, PetroChina est une société séparée qui n'a pas de liens directs avec le Soudan.
« Notre institut n'a pas de rapports commerciaux avec des sociétés soudanaises ou des sociétés qui réalisent une grande partie de leur chiffre d'affaires dans ce pays, indique le porte-parole d'UBS Serge Steiner. PetroChina est une compagnie indépendante et les fonds qui seront levés dès l'entrée à la Bourse de Shanghai seront utilisés uniquement en Chine.»
Le porte-parole de Credit Suisse Alex Biscaro tient également à souligner que l'institut de crédit n'a aucun rapport commercial direct avec des sociétés soudanaises et qu'il s'est engagé à respecter les sanctions internationales décidées contre le Soudan. « Les compagnies incriminées font partie de sociétés plus grandes qui sont cotées en bourse et qui peuvent faire partie des fonds d'investissement de Credit Suisse », admet cependant le porte-parole. Pour Scott Wiedmer, de Genocide Intervention Network, les banques sont en train d'éluder le problème de manière délibérée. « Avec cette entrée en bourse, elles envoient des signaux très clairs à PetroChina/CNPC, comme quoi ces sociétés peuvent continuer à avoir accès aux instituts financiers occidentaux sans avoir atteint un standard minimal par rapport au respect des droits de l'homme, de l'environnement ou des conditions de travail », dénonce-t-il.
Des dizaines de milliers de morts
Les combats entre les milices soutenues par le gouvernement soudanais et les rebelles du Darfour ont jusqu'à présent fait des dizaines des milliers de morts (200'000 selon certaines estimations) et ont provoqué l'exode de millions de personnes. Le conflit du Darfour est le dernier d'une longue série de crises qui ont dévasté le Soudan depuis son accession à l'indépendance. Raison pour laquelle le directeur du Centre d'aide et de documentation sur le Darfour qualifie ce pays d'«enfer sur Terre». « Le gouvernement utilise l'argent du pétrole non pas pour financer le développement de son peuple, mais au profit de la machine de guerre, dénonce Abdelbagi Jibril. S'il n'avait pas des rentrées financières stables, il devrait repenser la gestion de la situation et trouver une solution pacifique. »
Etats-Unis, Chine, Russie et Europe sont pour leur part plus discrets sur ce qui alimente leurs comptes :
Le gouvernement soudanais a accordé des concessions de pétrole partout au Darfour et dans d'autres parties du pays, anxieux d'aller au-delà de ses champs de pétrole actuels qui ont atteint leur production maximale. Mettre cette manne potentielle de pétrole sous la supervision de l'ONU et la rendre sujette à l'exploitation des gouvernements occidentaux plutôt que la Chine, tel est l'un des motifs clés de l'intervention projetée de maintien de la paix.
L’Onu et l’Union africaine veulent une force d’intervention mixte, dirigée par un général africain. Les Etats-Unis et la France veulent la diriger eux-mêmes.
Le 12 juin, une délégation du Conseil de sécurité de l’Onu a obtenu l’accord du gouvernement soudanais pour déployer au Darfour une force mixte d’intervention de 20 000 hommes de l’Union africaine (UA) et des Nations unies.
Cette force d’intervention remplace celle de l’UA. Le Darfour est grand comme la France. Les 7 000 hommes de l’UA n’étaient pas en mesure d’assurer la stabilité et le calme et le gouvernement de Khartoum refusait toute extension en disant que les USA ne se sont jamais cachés de vouloir mettre une grande partie du Soudan sous tutelle internationale. Après l’accord, l’ambassadeur de l’Afrique du Sud aux Nations unies, qui dirigeait les négociations, a fait savoir que la Chine, le Pakistan et l’Inde étaient disposés à fournir des troupes et que cette troupe mixte d’intervention serait placée sous les ordres d’un général africain.
Mais, aux Etats-Unis, le secrétaire d’État adjoint pour l’Afrique, Jendayi Frazer, n’est pas content. Depuis février 2006, tant le Congrès (Parlement) américain que le président Bush répètent qu’ils veulent une force d’intervention sous la direction de l’Otan. Frazer a dès lors immédiatement déclaré qu’il n’envisage aucunement de lever les sanctions américaines contre le Soudan. Entre-temps, le nouveau gouvernement français du président Sarkozy a fait savoir qu’il a l’intention de jouer un rôle prépondérant dans la région. Le 25 juin, Kouchner, le nouveau ministre français des Affaires étrangères, a organisé une conférence internationale sur le Darfour à Paris. Une vingtaine de pays y étaient invités, mais aucun pays africain, pas plus que l’Union africaine, n’ont répondu à l’invitation. La presse a surtout retenu le langage musclé de la secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice et de Sarkozy contre Khartoum. Il a été décidé que ce « large groupe de contact » se réunirait à nouveau en septembre.
L'opinion française y est sensible, comme en a témoigné la campagne présidentielle. Les meetings se poursuivent depuis mais il a fallu l'affaire de l'Arche de Zoé pour que tout se précipite.
Ce matin, une dépêche AFP informe que le président français a pris l'avion en direction du Tchad afin de rencontrer son homologue.
J'imagine qu'un peu avant 20 heures françaises, Sarkozy repartira en compagnie des quatre hôtesses de l'air espagnoles et des journalistes (2 ou 3 ?).
Quant aux autres... la justice prendra le temps qu'il lui faut. Et il en faudra pour comprendre l'ahurissante équipée menée par l'ancien président de la Fédération Française de 4x4 (*).
La rencontre de Nicolas Sarkozy et Idriss Deby ne portera pas principalement sur la libération des ressortissants européens. Ces derniers ne seraient qu'un prétexte permettant au président tchadien de rappeler l'importance de son pays pour la logistique de la prochaine intervention française, initialement prévue à la mi-novembre :
La controverse soulevée par L’Arche de Zoé n’aurait pas pu tomber plus mal pour le gouvernement français. La France apporte depuis des années un soutien de poids au président Idriss Déby, qui a pris le pouvoir par les armes en 1990. En 2006, l’ex-président Jacques Chirac a même envoyé des troupes pour venir à bout d’une révolte contre son homologue tchadien.
Si Nicolas Sarkozy se montre enclin à relâcher l’emprise française sur l’Afrique, cet incident a montré à quel point Paris était encore lié au continent.
En novembre, la France doit diriger une force de l’UE forte de 3 000 hommes au Tchad et en Centrafrique dans le but de participer au règlement du sanglant conflit du Darfour, province de l'ouest du Soudan et frontalière du Tchad. Les troupes françaises représenteront la moitié des effectifs. De plus, un millier de militaires français sont déjà sur place pour fournir une aide logistique et en matière de renseignement à l'armée tchadienne face à la menace de groupes rebelles.
Les membres de L'Arche de Zoé accusent ainsi le Tchad d’instrumentaliser cette crise dans le but de bloquer le déploiement de la force européenne. Cependant, le gouvernement de N'Djamena a annoncé mercredi que cette affaire ne compromettrait pas cette opération.
Il faut enfin avoir à l'esprit qu'Idriss Deby est hostile à une intervention extérieure :
Le projet de L'Arche de Zoé est lié à la situation au Darfour. Or, dans le conflit à l'ouest du Soudan, le Tchad n'est pas un pays neutre. Des liens entre une partie des chefs rebelles darfouriens et des responsables militaires tchadiens existent depuis l'éclatement de la guerre civile en 2003. Une partie de ces rebelles a des bases arrière au Tchad, profitant de certains camps de déplacés pour "recruter des combattants", selon une source à l'ONU. En échange, ces rebelles rendent d'inestimables services. Ils défendent le sol tchadien aux côtés d'une armée nationale dont une partie seulement, selon les experts, est à la fois convenablement équipée, régulièrement payée, et fidèle au président.
"Cette histoire est triste, mais elle tombe bien (pour Idriss Déby), puisqu'elle permet de faire oublier l'essentiel : l'implication du Tchad au Darfour, aussi bien que la crise profonde que traverse le pays", analyse le colonel Adoum Yacoub, ex-chef d'état-major adjoint et actuel chef d'un groupe rebelle, le Front populaire pour la renaissance nationale (FPRN).
La rencontre de Nicolas Sarkozy et Idriss Deby ne portera pas principalement sur la libération des ressortissants européens.
Mais j'imagine toujours qu'un peu avant 20 heures françaises, Sarkozy repartira en compagnie des quatre hôtesses de l'air espagnoles et des journalistes.
Quant aux autres, adultes et enfants dont il était question initialement, ils ne pourront compter que sur leur propre légitimité pour échapper à la chronique des morts annoncées.
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